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Né à 30 ans : la cryopréservation des embryons.

Bond en avant technologique ou retour en arrière biologique ? Quelle que soit son interprétation, une nouvelle réalité s’impose : il est possible aujourd’hui de naître à 30 ans, plus exactement 30 ans après sa conception (1). Les avancées technologiques dans le domaine de la cryopréservation des embryons (le mot cryopréservation désigne à la fois la congélation et la conservation), ont permis la naissance d’enfants, alors même que la fécondation des gamètes avait eu lieu … 30 ans plus tôt. Deux jumeaux sont nés le 30 octobre 2022, après avoir été conçus en 1992 puis congelés en avril de cette même année. Des êtres arrivent à la vie après avoir enjambé toute une génération entre leur conception et leur naissance (une génération équivaut à 25 ans environ). 

L’histoire de ces embryons débute sur la côte ouest des Etats-Unis en 1992. Des parents engagés dans un processus de fécondation in vitro (avec don de gamètes) ayant abouti à la conception de plusieurs embryons ont, après la naissance de leur enfant, souhaité conserver des embryons restant – dits “embryons surnuméraires » – en recourant à une technologie de congélation, pour une éventuelle nouvelle FIV ultérieure. Quelques années plus tard, les parents n’ayant plus de “projet parental » , ont alors accepté de donner les embryons, ainsi conservés, à un couple tiers.

Comment réfléchir à cette nouvelle manière de venir au monde en s’affranchissant des frontières du temps ? Comment penser la congélation des embryons, les intentions, les significations et les conséquences de bouleversement du rythme de la vie, de l’ordre du temps. S’agit-il d’une accélération, le temps passerait plus vite, ou plutôt d’une décélération, le temps passerait moins vite  ? Le phénomène d’une accélération du temps dans la modernité tardive, théorisée en 2000 par Hartmut Rosa (1), décrit l’instabilité sociale et l’instabilité des structures familiales dans le temps qui en résultent, notamment rendues possible par les technologies du vivant. Cette “modernité tardive » se défini par un rythme de transformation assez rapide pour se manifester à l’intérieur même d’une génération. Vingt-deux ans plus tard, en 2022, le rythme de transformation s’est encore accéléré : l’instabilité gagne du terrain, dans la mesure où ce n’est plus seulement une génération, mais les individus qui la composent, qui sont maintenant, sous la poussée de biotechnologies, l’objet d’une instabilité dans le temps. Le temps ici change de signification, au moins du point de vue de l’âge des individus, dans la mesure où chacun est susceptible de naître 30 ans après sa propre conception. 

Si, techniquement, il n’y a pas de limite à la conservation des embryons congelés : “ la conservation des embryons n’est pas limitée dans le temps et la durée de conservation n’altère pas la viabilité des embryons»(3), les pratiques restent, dans ce domaine, très marginales. Si le nombre d’embryons congelés est impressionnant, très peu d’entre eux seront l’objet d’un don à une famille d’accueil. En 2020 (3), parmi 265 489 embryons surnuméraires conservés en France dans les centres d’AMP, seulement 9 216 embryons ont été destinés à l’accueil et 146 couples receveurs en ont bénéficié. En France, c’est en 2004 que le premier bébé est né de cette manière. Depuis, on en compte 150. 

En dépit du caractère très marginal de ces pratiques, on peut se demander, au vu de ces chiffres, au vu du nombre d’embryons congelés et conservés, et susceptibles de faire l’objet d’un don, pour quelles mystérieuses raisons une famille d’accueil reçoit-elle un embryon conçu aussi longtemps auparavant, et en particulier se targue d’un tel « record » ?  Et si « dans un tel monde, l’impression de changements aléatoires, épisodiques, ou même frénétiques remplace la notion de progrès ou d’histoire dirigée », tel que l’évoque H. Rosa. 

 

 

1- BBC News, 22 novembre 2022.

https://www.bbc.com/news/world-us-canada-63718914?at_link_origin=BBCWorld&at_ptr_name=twitter&at_format=link&at_bbc_team=editorial&at_medium=social&at_link_type=web_link&at_link_id=0C2F77F6-6A89-11ED-BD7F-88900EDC252D&at_campaign_type=owned&at_campaign=Social_Flow

2 – Harmut Rosa. Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Paris : La Découverte, 2014. P. 23 et P. 62.

 

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