Les avancées spectaculaires des IA, et leur autonomie grandissante, font ressurgir l’hypothèse d’une IA qui deviendrait consciente à un certain stade de son développement. Pour aborder le problème de la conscience, il est nécessaire de préalablement définir celle-ci, telle qu’elle est aujourd’hui interprétée chez l’humain.
L’anatomie de la conscience humaine : l’espace de travail neuronal global
La réflexion sur les déterminants de la conscience humaine est freinée par deux obstacles, soutient Stanislas Dehaene, chercheur en neurosciences cognitives https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/qu-est-ce-que-la-
- Le premier obstacle remonte à la nuit des temps : “Nous avons tous des intuitions dualistes, cette idée que l’esprit n’est pas la même chose que le corps“.
- Le second obstacle, qui découle de cette vision dualiste, est qualifié de “hard probleme” : “les neurosciences sont limitées à des phénomènes objectifs, or la conscience consiste un phénomène subjectif. Est-ce qu’un phénomène subjectif n’échappe pas par définition à l’investigation scientifique ?”.
S. Dehaene réfute ces deux arguments, ramenant les expériences subjectives à des expériences quoi restent à expliquer :”les données subjectives sont des données (….), des données subjectives à expliquer. Le programme de recherche sur la conscience consiste à tenter d’expliquer tous les phénomènes subjectifs. Si quelqu’un a une hallucination, il faut expliquer pourquoi il a une hallucination (…) On essaie d’éliminer le mystère qui entoure l’intuition dualiste que nous avons de la conscience”. Au sein de ces programmes de recherche sur la conscience humaine, il s’agit de déterminer ce qui relève d’un phénomène conscient plutôt que non conscient. Des “signatures” de la conscience sont identifiées grâce aux technologies d’imagerie. Ces phénomènes sont théorisés dans la théorie cognitive de l’accès à la conscience. S. Dehaene développe ainsi l’idée d’un “espace de travail neuronal global”, qui serait “un système à capacité limitée, qui prend une information et la rend disponible à toutes les autres”.
La théorie, défendue par Stanislas Dehaene, Jean-Pierre Changeux et Lionel Naccache, consiste en un système central, localisé notamment dans le cortex préfrontal et présentant une anatomie spécifique :”être conscient d’une information c’est avoir cette information dans l’espace de travail global, quel que soit le contenu expérimentiel. L’hypothèse est que cet espace suffit à expliquer le contenu subjectif“. S. Dehaene tient à distinguer la conscience de l’attention, même s’il admet que les deux sont très proches, puisqu’il ne peut y avoir de conscience sans une certaine forme d’attention sélective. Cette dernière se définit comme “un terme générique que nous donnons aux systèmes qui permettent au cerveau de choisir un objet parmi plusieurs; un contenu, un processus parmi plusieurs (…) l’attention est nécessaire pour la conscience mais pas suffisante”. Le système anatomique correspondant à l’accès à la conscience est aujourd’hui bien décrit. Il s’est particulièrement développé chez l’espèce humaine, avec un accès à des contenus plus riches, notamment symboliques, poursuit S. Dehaene.
En 2026, une forme de conscience viendrait aux machines ?
Reste maintenant à déterminer dans quelle mesure la théorie de l’espace de travail neuronal global pourrait, ou non, s’appliquer à des intelligences artificielles. Si l’on met de coté une vision dualiste du corps et de l’esprit, il est possible de se demander ce que serait nécessaire aux machines pour quelles soient conscientes, de la même manière que les humains le sont ? Si l’on considère que la conscience est un type de traitement de l’information, comment ce processus pourrait-il alors être installé dans les machines ? Il faudrait équiper les machines avec des processeurs dotés de deux éléments supplémentaires, répondait S. Dehaene en février 2026 :
- La capacité de prendre une information et de la partager, donc un système de routage.
- Une méta-cognition, c’est à dire une capacité d’auto-représentation, de connaissance de soi, constamment mis à jour.
Quelques mois plus tard, en juin 2026 (3), le ton avait déjà changé. Le processus serait-il déjà amorcé ? “Nous avons trouvé une sorte d’espace de travail neuronal global dans Claude 4.5 “aurait écrit Darius Amodei, CEO d’Anthropic, à S. Dehaene, lequel reconnait sa stupéfaction, et l’existence de nombreux parallèles entre des éléments trouvés dans les machines et l’espace de travail global : “on voit une sorte de réflexion interne de la machine sur elle même, une sorte d’introspection (…) même si je pense que beaucoup de propriétés sont encore très différentes de la conscience humaine…”.
Que l’on soutienne ou non une vision dualiste du corps et de l’esprit, il reste que la singularité de l’esprit humain, de sa conscience, fait aujourd’hui encore la différence. Pourra t-on longtemps compter sur cette singularité pour trouver des solutions de régulation de l’IA ?
1 – Stanislas Dehaene. Bref historique des recherches sur la conscience et modèle de l’espace de travail neuronal global. Collège de France. Vendredi 26 février 2026.
3 – Stanislas Dehaene. France Culture. Podcast A voix nue. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nue/le-face-a-face-cerveau-machine-8911579
Stanislas Dehaene et al. What is consciousness, and could machines have it? Science 358,486-492(2017). DOI:10.1126/science.aan8871
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