D’un coté de nouvelles efficacités pour les humains, de l’autre de nouvelles capacités pour les IA : un nouveau domaine de recherche s’attache à fournir à l’IA les clés pour comprendre les comportements humains, plus généralement pour interpréter les bases biologiques du fonctionnement du cerveau humain. Une l’IA ainsi perfectionnée pourrait permettre aux humains d’en savoir davantage sur sa propre intelligence et ainsi pouvoir recourir à l’IA dans de meilleures conditions (et ainsi de suite …) ? Ou au contraire est-il déraisonnable de doter l’IA de tels pouvoirs ?
L’éthique des outils IA dédiées à la cognition humaine constitue un premier niveau de réflexion. Le domaine de l’anthropologie, que constitue l’organisation des relations entre les humains et les IA constitue un deuxième niveau de réflexion. Au delà des applications concrètes et des progrès correspondants, comment penser ces innovations dans le contexte plus large de l’autonomie grandissante de l’IA, pour laquelle certains évoquent aujourd’hui des capacités évolutives, et cherchent à développer un sens commun pour la rapprocher de l’intelligence humaine ? Quelle admissibilité au delà de l’éthique ou de la morale, au delà des possibilités ainsi conférées d’influence, de manipulation de l’humain, lorsqu’il s’agit penser plus globalement, à un niveau anthropologique de relations entre l’intelligence humaine et l’IA, entre l’humain et l’IA ?
Savoir détecter la fatigue, le stress, le degré d’attention, les émotions des individus (…) : les applications potentielles sont nombreuses dans ce domaine dédié à la mise au point d’IA capables d’identifier des états mentaux humains. Il s’agit de capturer les ondes cérébrales (via des capteurs insérés dans des caques ou des écouteurs), de classer, de modéliser, d’interpréter les signaux biologiques cérébraux, pour en déduire des états mentaux et cognitifs : la vigilance indispensable aux conducteurs d’engins et aux soldats, le maintien de l’attention aux cours pour les élèves ou encore les caractéristiques émotionnelles de clients.
La première partie de la réflexion amène à considérer de nouvelles technologies qui, interférant avec le cerveau et associées à de nouvelles connaissances des bases biologiques de ce fonctionnement cérébral, induiront vraisemblablement de nouvelles possibilités de manipulation du cerveau humain. Une start-up française, HABS https://www.habs.ai, vise à “développer une intelligence artificielle centrée sur l’humain“; et de cette manière “permettre à l’IA de s’aligner sur la cognition humaine” en “analysant les signaux neuronaux et physiologiques (EEG, fréquence cardiaque, suivi oculaire, etc.) et en les traduisant en représentations cognitives standardisées (attention, charge cognitive, état émotionnel, disposition à la prise de décision). Cette couche de neuro-IA permet aux systèmes d’IA de percevoir non seulement ce que fait l’utilisateur, mais aussi ce qu’il ressent, pense et ce dont il a besoin, et ce en temps réel” est-il expliqué dans le communiqué annonçant un partenariat avec Microsoft, en mars dernier. La société, qui développe aussi des partenariats institutionnels, a conclu en juin 2025 un partenariat avec l’Université Paris-Saclay https://www.universite-paris-saclay.fr/sites/default/files/2025-06/cp_luniversite_paris- . Les travaux de recherche menés par HABS ont fait l’objet d’une intervention dans le cadre d’un débat pour la prochaine révision des lois de bioéthique sur le thème : Protéger les cerveaux, enjeux pour une loi de bioéthique. Jusqu’ou sont admissibles les influences technologiques sur le cerveau, avant qu’elles ne soient considérées comme des manipulations ? La ligne est continue, comment alors décider d’une limite arbitraire ? La proposition de Fabrice Gzil, co-directeur de l’Espace Ethique Ile de France, consiste à “sortir du tout ou rien dans lequel on est actuellement” en réfléchissant à des cas précis où des influences abusives pourraient s’exercer à l’encontre des intérêts de personnes spécialement vulnérables à ces neuro-technologies utilisables par le grand public, en particulier les enfants (voir Anthropotechnie novembre 2025 https://www.anthropotechnie.com/wp-admin/post.php?post=17518&action=edit).
Pour la deuxième partie de la réflexion, plus générale, portant sur les relations entre les deux formes d’intelligences, humaine et artificielle, plusieurs hypothèses sont envisageables. Dans une hypothèse, il existerait des spécificités de l’intelligence humaine dans le déploiement de la raison, ou encore dans l’émergence des émotions. La raison serait davantage qu’un “flux d’éléments”, lequel caractérise la logique de l’IA : “la logique ne nous donne pas les clés de la raison, parce que c’est à nous de décider quelles règles logiques s’appliquent à quelles hypothèses, et si la conclusion que nous en tirons doit être acceptée ou non, au regard de tout le reste (…)” estime ainsi Daniel Ander (1). Les émotions et sentiments humains seraient inimitables par l’IA, dans la mesure ou ils sont indissociables de l’enveloppe corporelle humaine et issus de celle-ci. Telles sont les thèses défendues par le neuroscientifique Antonio Damasio. Dans le cadre de cette hypothèse, il serait possible considérer que l’humain n’est pas compréhensible dans son ensemble par l’IA, tant les deux formes d’intelligence sont dissemblables, d’une part par les capacités de jugement, de discernement, de pertinence que l’on regroupe sous le vocable “raison humaine” et qui se déploient en dehors de la logique; et d’autre part par l’émergence d’émotions qui restent indissociables du substrat corporel. Les deux étant évidemment liés puisque la pensée humaine se forme et évolue partir d’un corps soumis à des émotions et sentiments.
Mais il existe bien d’autres hypothèses qui défendent l’hypothèse inverse, celle de points communs entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle. L’intelligence humaine ne serait en définitive, qu’une “ mémoire associative ultra, ultra complexe. A vrai dire je n’y crois pas vraiment, mais je ne peux pas non plus rejeter l’idée avec horreur” conclut D. Ander (1).
1 – Espace Ethique Ile de France. Protéger les cerveaux ? Enjeux pour une loi de bioéthique.22 mai 2026. https://www.youtube.com/watch?v=hSsTDf3dueI
2 – Daniel Andler et Olivia Chevalier. “L’IA nous enseigne que nous ne savons pas très bien nous-même comment notre intelligence fonctionne”. Socio-anthropologie, 52, 2025. https://journals.openedition.org/socio-anthropologie/21407
0 commentaire