De nouveaux pouvoirs pour l’AI pourraient bientôt être libérés dans le domaine de la recherche biomédicale. A l’occasion des introductions en bourse de sociétés telles qu’Anthropic ou Open AI, une manne financière pourrait se déverser sur le secteur et accélérer le déploiement de l’AI en biologie humaine :« si ces introductions en bourse se déroulent comme prévu (…), cette manne financière viendrait probablement s’ajouter à la vague d’investissements privés et de dons philanthropiques provenant d’entrepreneurs férus de technologie, désireux de donner un coup de fouet à leurs domaines de prédilection en recherche biomédicale, tels que la biologie du cancer, la longévité et les technologies de la reproduction », pronostique la journaliste Heidi Ledford, dans la revue Nature. https://www.nature.com/articles/ d41586-026-03311-9?ut : « l’un des principaux acteurs est Altos Labs, une entreprise spécialisée dans la longévité, basée à Redwood City, en Californie, qui a vu le jour en 2022 grâce à 3 milliards de dollars levés auprès de géants de la technologie tels que Yuri Milner et Jeff Bezos, entre autres — une somme sans précédent pour une jeune entreprise de biotechnologie ne disposant d’aucun candidat-médicament. La Chan Zuckerberg Initiative (CZI), fondée par le cofondateur de Facebook Mark Zuckerberg et son épouse, la médecin Priscilla Chan, a consacré environ 4 milliards de dollars à la recherche scientifique fondamentale et à d’autres causes, et prévoit d’y consacrer jusqu’à 10 milliards de dollars supplémentaires au cours de la prochaine décennie ».
Parmi les nombreux bouleversements et les débats éthiques qui seraient la conséquence de l’apport massif de l’IA dans ces domaines de la longévité et de la reproduction, figurent les points suivants :
- Reproduction humaine : l’amélioration des taux de succès des FIV et la perspective d’une IA qui choisit les embryons à implanter. L’apport de l’IA et de la robotique dans le domaine de la reproduction humaine permettrait de réduire les disparités observées dans les processus de fécondation in vitro, FIV, et en conséquence d’en augmenter l’efficacité. Aujourd’hui les praticiens préfèrent recourir à leurs propres protocoles, “la préférence pour des protocoles locaux, le cloisonnement professionnel, les contraintes économiques, les intérêts commerciaux contradictoires, une surveillance insuffisante et la subjectivité ne sont que quelques-uns des facteurs qui nuisent à la normalisation” explique Alison Campbell https://www.rbmojournal.com/article/S1472-6483(25)00061-6/fulltext. Le recours généralisé à l’IA serait ainsi bénéfique aussi bien pour le recueil et l’analyse des données de surveillance, pour détecter des anomalies du développement in vitro; et en tout premier lieu pour le choix des embryons à implanter : “en entraînant des modèles sur de vastes ensembles de données, les algorithmes d’IA peuvent reconnaître les caractéristiques morphologiques et autres des spermatozoïdes, des ovocytes et des embryons qui sont en corrélation avec l’intégrité fonctionnelle et le potentiel de développement (Jiang et Bormann, 2023). De nombreux modèles commerciaux ont déjà été lancés. Bon nombre d’entre eux suggèrent que l’IA pourrait surpasser les embryologistes humains dans la prédiction des chances de blastulation, de ploïdie ou d’implantation (Bamford et al., 2024 ; Valera et al., 2023)“. De meilleures performances sont évidemment bienvenues dans le domaine trop fragile de la reproduction humaine in vitro, et dans le contexte actuelle de baisse de la natalité. Certains pourraient cependant qualifier de pari faustien une délégation excessive à l’IA du choix des embryons humains.
- La nécessité d’une gouvernance internationale pour interdire l’édition du génome (héritable) des embryons ? La manne financière pourrait être utilisée pour des investissements dans des domaines non compatibles avec les normes bioéthiques de nombreux pays (et/ou des règles élémentaires de sécurité), tels que l’edition du génome des embryons. Aucune technologie d’intervention sur le génome héritable n’est aujourd’hui assez maitrisée pour être raisonnablement utilisée. La communauté scientifique semble d’accord sur ce constat. Aux Etats-Unis, s’il est interdit de recourir à des investissements publics pour des recherches sur l’edition du génome héritable, le recours à des fonds privés reste tout à fait possible. “Les interdictions nationales ne suffisent pas. Les activités de recherche, les investissements privés et les services de procréation sont désormais transnationaux. Une gouvernance internationale est donc indispensable afin d’éviter le contournement des règles par le tourisme médical ou l’implantation d’entreprises dans les pays les moins exigeants” rappellent Hervé Schneiweiss et Francois Hirsch dans The Conversation. https://theconversation.com/modifier-le-genome-des-embryons-humains-
- Dans l’approche de la longévité, les risques d’une approche “computationnelle” du corps humain. Dans le domaine de la longévité, des voix s’élèvent contre un excès d’optimiste, consequence d’une idéologie qui réduit le corps humain à une machine, le fonctionnement biologique à une approche computationnelle. Dans un article intitulé Longevity is a political concept, publié dans la revue médicale The Lancet, S. O’Mahony rappelle la spécificité et l’imprévisibilité du vivant:” le vieillissement chez l’être humain est aussi malléable, ou « plastique », que chez les vers ronds, les mouches à fruits et les souris. Le corps humain, fruit de millions d’années d’évolution, n’est pas, comme le croient nos « seigneurs de la technologie », un ensemble de données programmables. Plusieurs biogérontologues de renom m’ont confié qu’un allongement significatif de la durée de vie humaine grâce à la biotechnologie était peu probable dans un avenir prévisible“. L’auteur rappelle que les écarts pour la durée de vie moyenne et la durée de vie en bonne santé sont largement corrélés à des inégalités sociales et à la précarité. Et en appelle aux politiques publiques pour réduire ces écarts.
Heidi Ledford. How tech billionaires are disrupting biomedical science. Money from the world’s increasingly prosperous technology entrepreneurs has been flooding into biomedical research. Is it changing how science is done? Nature, 21 octobre 2026.
O’Mahony S. Longevity is a political concern. The Lancet, 408, 1694-1695.
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