L’intelligence artificielle est indissociable aujourd’hui de l’existence humaine. Le sujet des modalités de la co-existence entre les humains et intelligence artificielle devient en conséquence un sujet de débat politique dans la perspective des prochaines élections présidentielles. Il semble pourtant que les débats ne soient pas, pour l’instant, à la hauteur des enjeux. La question de la place de l’IA, au sens de valeurs fondamentales communes qui sous-tendraient la nouvelle co-existence, reste peu débattue. Le débat semble aujourd’hui se figer autour de règles procédurales, de constats techniques et de questions – certes indispensables- de régulation des usages.
Or les écarts sont significatifs dans la manière de penser les rapports entre l’humain et l’IA, entre l’humanité et l’IA. Jusqu’où envisage t-on la symbiose du couple humain-IA, quelles perspectives pour davantage de justice dans les communautés humaines, davantage de liberté et davantage d’égalité ? Pour les adeptes du courant de pensée transhumaniste, l’humain dans sa nature biologique n’est pas davantage considéré que la matière non vivante. L’hybridation avec la machine est admissible sans limite, elle constitue une possibilité. Elle est parfois même revendiquée. Tout à fait à l’opposé, une autorité religieuse, l’Eglise catholique, s’est inscrite avec force dans ce débat avec la publication remarquée, en juin dernier, de l’encyclique Magnifique humanité et l’affirmation de principes fondamentaux de dignité attachés à un humain incarné. Dans l’amorce d’un cadre de réflexion, à distance d’un cadre moral strict, il est possible de questionner la légitimité de l’IA comme artifice humain de différentes manières:
- Dans une référence économique et technologique. Pour certains entrepreneurs de la Silicon Valley, parfois qualifiés de techno-progressistes, les machines vont prendre les décisions à notre place, et c’est un bien puisque « largement compensé par la liberté de créer notre vie qui découle de l’abondance matérielle crée par notre utilisation des machines », estime l’industriel Marc Andreessen (1).
- Dans une perspective politique, d’essence libertarienne, de liberté individuelle absolue, sans limite. Les adeptes du courant de pensée transhumaniste défendent la légitimé de la transformation de son corps et de son hybridation avec la machine. Le principe de liberté individuelle domine ici les autres principes.
- Dans une référence religieuse à des fondements sacrés, indissolubles, de l’humanité et à la défense des fragilités humaines, le pape Léon XIV entend alerter contre le risque que “le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcés par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose” (2).
- Dans une référence géopolitique, le président des Etats-Unis invoque pour justifier des freins dans la régulation des technologies, les avantages militaires et économiques engendrés par le recours à des technologies d’IA.
Certes, le sujet pourrait bien, pour les candidats à l’élection présidentielle, être davantage l’occasion de perdre des voix que d’en gagner… Mais en 2026, dans un contexte de pouvoir grandissant des machines et des avancées de leur autonomie, un débat politique qui ferait l’économie de la question des relations fondamentales entre l’humain et la machine, entre l’humain et les technologies, des valeurs que privilégient les candidats dans ces rapports, semble peu pertinent. Pour les politiques les moins enthousiastes, une possibilité, avant la formulation d’opinions véritables, serait de commencer par formuler de bonnes questions. La question de savoir si l’IA représente un risque existentiel pire que les autres (pandémie, météorite, changement climatique, guerre nucléaire …) constitue à cet égard une question intéressante pour amorcer le débat (3).
Dans la masse des interrogations soulevées par la place grandissante des IA dans l’existence humaine, il y a bien de quoi prendre son parti.
1-Le Grand Continent. L’empire de l’ombre, guerre et terre au temps de l’IA (sous la direction de Giuliano da Empoli). Paris : Gallimard, 2025.
2 – Léon XIV, Magnifique humanité. Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, Éditions du Cerf, mai 2026, 217 p
3 – Samuel Fitoussi. Le jour ou l’IA s’est retournée contre nous. Civilisation. P 123.
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