La société deviendrait t-elle trop tolérante face à la banalisation du recours à des technologies génétiques et numériques, à l’extension des pratiques de fichage et de collecte des données biométriques ? Dans son ouvrage “ADN Policier”, la sociologue et généticienne, directrice de recherche au CNRS, Joëlle Vailly, pose l’hypothèse que les attentes des personnes en matière de respect de la vie privée sont faibles, en partie parce que l’invisibilité des pratiques et “leur façon d’aller de soi” empêchent le débat. J. Vailly observe des pratiques qui se développent parallèlement à la “scientifisation” en cours dans l’exercice de la police et de la justice, dans les pratiques de détection, de catégorisation ces personnes et de prévision des crimes. Elle soutient l’hypothèse “ qu’il existe une tolérance à leur égard, qu’elle soit imputable à une indifférence ou à un assentiment d’une large partie de la population, notamment dans un contexte de risque terroriste” (1). Biométrie et fichage sont les piliers de ces activités, autorisées par la recherche de toujours davantage de sécurité. L’auteur se réfère à Bernard Harcourt, qui explique, dans La société de l’exposition, l’évolution de la conception de la vie privée. La notion de droit à la vie privée, privilégiée par l’auteur, réside dans “le droit de contrôler l’accès aux lieux, aux corps et aux informations personnelles, ainsi que leur utilisation“(2).
L’auteur évoque le danger qu’il y a toujours eu dans le passé à penser la “dangerosité à partir du corps“, à déchiffrer et à interpréter les différences à partir du corps. Aujourd’hui, dans le cadre d’un corps devenu analysable et compréhensible à un niveau moléculaire, elle évoque des dangers contemporains liés à de fortes attente dans le domaine des possibilités de prévision des crimes, à partir de récidives. Dans le cadre d’une tension entre les droits individuels et l’objectif de recherche de sécurité, elle attire l’attention sur un glissement qui pourrait s’opérer dans l’idée de chercher des différences à partir des corps, plutôt qu’à partir des comportements. Dans l’exemple du FNAEG, Fichier national automatisé des empreintes génétiques (plus de 3 millions d’empreintes d’individus), elle remarque que “les 3/4 de personnes figurant dans ce fichier sont des suspects n’ayant jamais été condamnées, ce qui nous fait dores et déjà entrevoir certaines transformations relatives au suspect contemporain” (4). Dans la “porosité” croissante constatée entre les auteurs d’infractions et les suspects fichés, les deux catégories étant liées dans une même démarche d’identification, d’investigation, J. Vailly note l'” extension de la suspicion aux apparentés biologiques des personnes des personnes qui figurent dans le fichier” (5), et l’objectif de” disposer d’un fichier le plus large possible, à l’intérieur du cadre légal, afin d’augmenter les chances statistiques de correspondance entre des profils ...” .
1- P. 28.
2 – P. 125.
3 – P. 224/225.
Joelle Vailly. ADN Policier. Paris : Presses Universitaires de France, 2024.
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