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L’humain ne peut persister dans son être qu’en s’augmentant moralement, techniquement, mentalement ou économiquement (Bernard Stiegler).

 Dans un texte remarquable de 2018, publié dans l’ouvrage collectif Corps connectés, figures, fragments, discours (1), Bernard Stiegler exprime une « pensée de l’organologie », théorie des interactions avec des organes techniques situés en dehors du corps. Bernard Stiegler oppose des organes (1) qu’il qualifie d’ « exosomatiques” aux organes «endosomatiques » qui sont, eux,  soumis à la biologie. « Nous vivons aujourd’hui une extraordinaire mutation de l’exosomatisation » estimait ainsi B. Stiegler.

Etres fondamentalement inachevés, (en raison notamment de l’absence de défenses naturelles, de l’entropie c’est à dire de la perte continuelle d’énergie,  de l’insatisfaction essentielle propre à l’humain…), les humains ne pourraient alors échapper à ce qu’induit cette humanité qu’en s’augmentant :  « doté d’un corps inachevé, l’homme ne peut faire corps, ou, pour le dire avec Spinoza, ne peut persister dans son être, qu’en s’augmentant moralement, techniquement, mentalement ou économiquement. Autant de dimensions inséparables l’une de l’autre. Autrement dit, il est condamné à travailler pour garantir sa survie. Ce faisant, il est contraint à l’individuation psychique et collective thématisée par Gilbert Simondon ; il doit nouer des rapports à des organes artificiels qui sont, pour lui, plus que des outils, des instruments. Un marteau dans les mains d’un Michel-Ange ou d’un chaudronnier n’est pas un outil mais un instrument à partir duquel Michel-Ange ou le chaudronnier instruisent le monde. Pour autant, nul ne peut s’augmenter d’un instrument s’il n’inscrit pas cette augmentation dans les processus sociaux qui lui sont préalables et qui, précisément, informent la manière d’instrumenter l’outil. Pour résumer ce processus en une formule, je ne peux faire corps sans m’augmenter d’un instrument parallèlement que je ne peux m’augmenter d’un instrument sans faire corps avec d’autres que moi, eux-mêmes augmentés d’autres instruments. En ce sens, je suis un exorganisme“.

Dans cette démarche de “réappropriation de la technique », dans cette “pensée de l’organologie »,  le philosophe, disparu en 2020,  appelle à considérer “ les faits humains comme toujours inscrits sur trois plans dont aucun ne peut être négligé. Le premier est le corps vivant, endosomatique, qui est constitué d’organes internes. Le deuxième désigne les organes exosomatiques, pardéfinition situés en dehors du corps mais qu’ils augmentent. Le troisième réfère aux organisations qui agencent les corps de manière à la fois endosomatique et exosomatique ».

L’omniprésence des algorithmes dans le monde contemporain représente parfaitement ce que B. Stiegler décrit comme un processus d’exosomatisation :”Le triomphe des algorithmes, a contrario, consacre celui de la probabilité. Tout devient calculable, y compris le corps tel qu’il est pris en charge par une infomédecine qui en arrive à nier que la vie évolue, précisément, par les « erreurs de copie » selon le processus pensé par Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique. En ce sens, la maladie est nécessaire à la vie. Elle est le moteur de l’exosomatisation qui, elle-même, produit de nouvelles maladies. Dans cette perspective, réduire la médecine à une computation et à une marchandisation de data revient à lui ôter tout caractère scientifique. Ce constat vaut également pour la physique,la biologie et même les mathématiques. En effet, une science n’est telle que si elle est en mesure de produire une théorie unificatrice de son domaine. Or, nous sommes actuellement incapables de produire de telles synthèses car nous n’avons pascompris, malgré l’analyse d’Alfred Lotka, que l’exosomatisation était la condition même de la science. Canguilhem ne dit rien d’autre lorsqu’il écrit au début de La connaissance de la vie que la biologie est une fonction de la vie, j’ajouterai « pour l’être technique ».

 

1 – Armen Khatchatourov, Olaf Avenati, Pierre-Antoine Chardel, Isabelle Queval (Dir.) Corps connectés, figures, fragments, discours. Paris : 2022, Presses des Mines. https://www.pressesdesmines.com/produit/corps-connectes/

2 – Définition du mot « organe » : partie du corps d’un être vivant nettement délimitée et exerçant des fonctions particulières.

3 – Retranscription de la conférence prononcée par Bernard Stiegler lors du Séminaire “Subjectivité, corporéité et objets connectés“,
organisé par Armen Khatchatourov, Olaf Avenati, Pierre-Antoine Chardel, Isabelle Queval, à l’Institut Mines-Télécom, Paris, le 19 Juin 2018. Retranscription par Daphné Vignon.

 

 

 

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