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La lutte contre les inégalités d’intelligence : le combat politique du XXIe siècle ?

Et si les inégalités de quotient intellectuel (QI) nous apparaissaient bientôt aussi insupportables que les inégalités de droits politiques ou les inégalités économiques ? Selon Laurent Alexandre, le grand combat politique du XXIe siècle consistera à augmenter les capacités cognitives de nos enfants pour éviter qu’ils ne soient désarmés face à l’intelligence artificielle (IA).

En 1917 sur le Chemin des Dames, les vieux généraux français ordonnaient à l’infanterie de charger en masse pour conquérir la tranchée d’en face. Ces stratégies archaïques, héritées du XIXe siècle, ne prenaient que marginalement en compte la nouvelle donne technologique et l’industrialisation de l’armement. Résultat : les jeunes soldats habillés en manteau de toile et armés de pétoires à un coup étaient massacrés en quelques minutes par dizaines de milliers par les mitrailleuses automatiques, les chars et l’aviation.

Un siècle plus tard, le livre de Laurent Alexandre, La Guerre des Intelligences : Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine (JC Lattès, 2017, 339 p.) nous dépeint un nouveau type de guerre, où ce ne sont plus des Etats-nations rivaux qui se font face pour la conquête de territoires mais les cerveaux de silicium qui rivalisent avec les cerveaux humains pour la conquête de connaissances et la production de richesses.

Dans cette compétition, on se prend à craindre que les prochaines générations ne soient à leur tour victimes de stratégies – éducatives et non plus militaires – archaïques et que leur destin ne soit brisé par une révolution technologique d’un nouveau type : l’intelligence artificielle [1].

Dans un style très accessible et provocateur, Laurent Alexandre, célèbre chirurgien/neurologiste/énarque/entrepreneur, dépeint les immenses défis que l’école aura à relever entre 2020 et 2080 pour permettre à nos enfants de trouver leur place dans un monde où l’intelligence artificielle sera de plus en plus omniprésente et omnipotente.

Son constat est sans appel et peu contestable : l’école d’aujourd’hui, gouvernée par les préjugés politiciens et le « centralisme syndicaliste », n’est pas du tout adaptée pour préparer nos enfants au monde dans lequel ils vont vivre.

Lever le tabou des inégalités de QI

Selon le co-fondateur de Doctissimo, la première étape pour réformer l’école est de faire sauter le tabou autour des inégalités de quotient intellectuel entre les individus. Rappelant qu’étymologiquement, intelligere signifie « connaître » et est composé du préfixé inter (« entre ») et legere (« choisir, cueillir »), il définit l’intelligence comme la capacité à trier et lier entre eux les données à notre disposition [2]. Il reprend également à son compte la citation du futurologue Alvin Toffler : la capacité à apprendre, désapprendre et réapprendre. [3]

Or, avec les progrès des neurosciences, on découvre que notre intelligence est déterminée certes par notre environnement familial, social et scolaire, mais aussi et surtout par notre patrimoine biologique, ce qui va à rebours de nos convictions méritocratiques. Il s’appuie notamment sur des études scientifiques anglo-saxonnes sur des paires de jumeaux qui ont mis en évidence le fait que le succès scolaire contient une détermination génétique au moins aussi forte que l’école ou les autres variations environnementales. Tout en reconnaissant l’importance de l’épigénétique (l’influence de notre environnement sur l’expression de nos gènes), il affirme : « Les travaux scientifiques montrent que l’on naît intelligent plus qu’on ne le devient. » [4] Il ne développe pas cette thèse pour affirmer que l’école ne sert à rien mais pour souligner qu’elle ne joue qu’un rôle marginal dans le développement cérébral des enfants et que, par conséquent, elle doit se réformer pour ne pas ajouter l’inefficacité à sa marginalité.

Laurent Alexandre s’afflige que ces inégalités d’intelligence – toujours mesurée par le test de QI malgré ses imperfections – demeurent un tabou politique alors qu’elles sont les principales sources des inégalités sociales et économiques.

Il prévoit qu’à mesure que nous nous rendrons compte de la force de ce déterminisme, et surtout à mesure que les nouvelles technologies nous permettront d’analyser la plasticité de notre cerveau pour optimiser son développement, ces inégalités deviendront aussi inacceptables que celles causées par la couleur de peau ou le sexe. « Dans quarante ou cinquante ans, accepter l’inégalité d’intelligence paraîtra aussi anormal, malsain et pathétiquement barbare que d’accepter une supériorité sociale fondée sur l’appartenance à la noblesse ou la race blanche. On s’indignera à l’idée qu’on ait pu tolérer sans problème que deux individus supposés égaux soient en pratique séparés par 40 points de QI. » [5]

Pour réellement réduire les inégalités d’intelligence, transformer l’éducation en sous-branche de la médecine

Laurent Alexandre prévoit que l’école va devoir connaitre une première transformation radicale entre 2020 et 2035 pour armer les futurs adultes dans la compétition face à l’intelligence artificielle.

Il dresse une analogie très éloquente avec la médecine. L’enseignant de demain devra adapter ses méthodes de transmission de la connaissance en les fondant sur un diagnostic précis du cerveau de l’enfant, à l’instar du cancérologue qui adapte le traitement de ses patients en fonction de leur IRM. « Le passage de l’école de l’ère du bricolage empirique à celui de l’expérimentation scientifique sera comparable à celui qu’a connu la médecine quand les médecins de Molière ont été remplacés par d’authentiques scientifiques. » [6]

Reprenant la vision de la journaliste Alliser Heath, il prévoit que l’école de demain sera une complémentarité entre l’apprentissage des bases sur les meilleures plateformes numériques et des professeurs charismatiques, formés à l’art oratoire, qui devront motiver les enfants, les aider à faire leurs exercices, leur apprendre à travailler en groupe et à protéger leurs cerveaux grâce à une hygiène de vie saine, l’apprentissage de plusieurs langues et la lecture régulière [7].

Si l’on ne peut que saluer Laurent Alexandre pour la limpidité et l’érudition de sa pensée, on peut regretter qu’il n’entame pas de réflexion sur un sujet pourtant critique : le financement de ce changement de paradigme. Alors que les enseignants d’aujourd’hui sont déjà sous-payés et que les vocations se font rares, comment attirer et rémunérer au juste prix les neuro-pédagogues de demain ? Faudra-t-il renoncer à la gratuité de l’école publique ? Demander une participation aux géants du numérique, peut-être en échange des données collectées sur les élèves pour améliorer leurs propres algorithmes ? Devra-t-on inventer un « partenariat éducatif public-privé » ?

Quand l’école ne suffira plus pour égaliser les QI : le recours à la sélection des embryons et aux implants cérébraux

Le passage d’une éducation empirique à une science de la neuro-éducation semble d’ores et déjà une révolution conceptuelle colossale. Pourtant, Laurent Alexandre ne voit cette révolution que comme une tentative provisoire qui se révèlera vaine face à la montée en puissance des intelligences artificielles à l’horizon 2030-2060.

Pour que nos enfants restent dans la course face à l’IA, il anticipe – pour le déplorer vivement – une généralisation de la sélection des embryons et de la neuroaugmentation par des implants intracrâniens. Loin d’être marginale, cette neuroaugmentation sera « le vaccin du XXIe siècle » [8] réclamé par tous pour espérer être un minimum adapté à la société de la connaissance.

Les élus politiques seront-ils les « Général Nivelle » du XXIe siècle ?

Dès lors que la société sera rythmée dans tous ses aspects par les progrès de l’IA, la maîtrise de cette dernière ne sera possible que par… plus d’IA. Les normes qui dictent nos comportements sont d’ores et déjà davantage dictés par les algorithmes des GAFAM et des BATX [9] que par les législateurs démocratiquement élus.

En recourant à l’anticipation, Laurent Alexandre prend le risque d’être démenti par le futur. En recourant à la négligence, nos élus ont l’assurance d’en être déconnectés.

Nos politiques doivent donc s’emparer dès maintenant de ces sujets à bras le corps s’ils veulent espérer peser sur cette guerre des intelligences. Ils doivent prendre conscience que Bill Gates, Mark Zukerberg, Elon Musk ou Jeff Bezos sont eux aussi des acteurs politiques, avec des desseins sur plusieurs décennies voire siècles (éradiquer les maladies, augmenter l’Homme, euthanasier la mort, conquérir l’espace…), des moyens financiers colossaux pour les réaliser et une armée de consommateurs pour les soutenir. Sans quoi ils deviendront aussi inutiles voire dangereux pour leurs administrés que ne le fut le général Nivelle, stratège du Chemin des Dames, pour ses soldats envoyés inutilement à la boucherie.

 

[1] Pour une définition et une histoire de l’intelligence artificielle, voir l’article sur : Charles-Edouard BOUEE et François ROCHE, La Chute de l’Empire Humain, Mémoires d’un robot, Grasset, 2017, http://www.anthropotechnie.com/la-chute-de-lempire-humain/

[2] ibid, pp. 81-82

[3] ibid, p. 142

[4] ibid, pp. 110-113

[5] ibid, p. 206

[6] ibid, p. 161

[7] Ibid, p. 176

[8] Ibid, p. 204

[9] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft aux Etats-Unis ; Baïdu, Alibaba, Tencent et Xiaomi en Chine

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