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Futur de la guerre : la place de l'humain dans le combat numérisé

Quelle sera la place de l’humain au sein d’un combat numérisé ?  Dans le futur d’une guerre numérique, le soldat s’éloigne du terrain, à la fois sur terre et dans les airs. Le nouveau combat, spectaculairement illustré par les essains de drones, s’élargit à une nouvelle dimension : l’espace électromagnétique. Le robot remplace les humains pour les missions 3D, Dull, Dirty and Dangerous. Le soldat sera t-il un jour delesté d’une partie de ses attributs guerriers traditionnels au profit de nouvelles capacités ? Augmenté, reconfiguré, équipé d’armes et d’outils automatisés,  connecté via une multitude d’objets, le soldat est lui-même l’objet de recherches pour développer son endurance, sa vigilance ou encore certaines capacités cérébrales. Les programmes de recherche vont des interfaces cerveau-ordinateur pour le contrôle des armes, à la biomédecine pour le soin des blessés et le monitoring de la bonne santé physique et mentale, aux exosquelettes et aux stimulations cérébrales pour intervenir sur les processus de mémorisation… Les programmes de la DARPA (1)  constituent aux Etats-Unis un intéressant florilège des nouvelles technologies susceptibles de voir le jour. 

Comment concilier l’obligation d’une efficacité toujours plus grande dans les actions militaires avec le respect de l’éthique ? La réflexion tourne autour de l’impératif d’une prise de décision humaine, en particulier dans la décision ultime, celle d’enlever la vie. Les algorithmes aujourd’hui ignorent le contexte d’une décision.  Le caractère statistique des calculs algorithmiques s’oppose à toute capacité d’appréciation des cas particuliers. Comment un algorithme pourrait-il prendre par exemple en compte la dignité humaine, alors que les humains débattent sans fin de ce principe, pourtant de nature constitutionnelle, se demande Raja Chatila, professeur à Sorbonne Université (2). Comment dans ces conditions envisager la possibilité d’une éthique de l’utilisation des robots, à fortiori pour ceux qui seraient équipé d’armes. “Parmi les utilisations de la robotique les plus éthiquement problématiques à ce jour se trouvent les robots militaires” souligne Marie-des-Neiges Ruffo, enseignante à l’Université de Namur et à l’ICP (3).

SALA ou SALSA

Le débat sur l’automatisation des armes se concentre dans la décision de tir, celle qui transformerait une arme en un robot tueur. Une interdiction de l’utilisation d’armes létales automatisées a été entérinée par le Parlement européen en  septembre 2018. Mais “n’y aurait-il pas des formes d’Etats augmentés, s’émancipant des considérations éthiques, des obligations de justification interne ?” se demandait Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, lors d’une journée d’étude sur le soldat augmenté organisé par le Centre de Recherche de Saint-Cyr, CREC le 15 janvier dernier (4).  La semi-automatisation des systèmes d’armes, via les Systèmes d’Armes Létaux Semi-Autonomes ou SALSA,   est évoquée, même si évidemment tout dépend encore de la définition de l’autonomie. Quoiqu’il en soit, l’arrivée des SALSA semble inéluctable, souligne Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC (5): “des systèmes d’armes létaux ayant une certaine forme d’autonomie supervisée pour la décision de tir verront le jour dans les prochaines décennies car ils offrent tout simplement les avantages suivant sur le plan défensif : 

Il est néanmoins fondamental que le chef qui les emploie conserve la maitrise de leur usage et de leur contrôle“.

L’humain dans la boucle

Dans ce contexte de reconfiguration technologique, le psychiatre Serge Tisseron évoque (6) des processus d’exosomatisation : l’externalisation des capacités du soldat dans des objets (outils, prothèses, implants, etc) puis leur ré-intériorisation dans le corps. Pour optimiser les performances du combattant, les principaux besoins identifiés sont sa perception de l’environnement (données visuelles sonores, détection de toutes sortes de dangers), sa récupération et régénération physique et mentale (fatigue, sommeil…), son endurance physique, sa maitrise des signatures optiques, sonores, olfactives…, sa thermorégulation et sa mobilité pédestre.  Dans le domaine de la pharmacologie, des molécules chimiques permettent d’optimiser, la vigilance et la perception de l’environnement, de moduler les stress et de mieux gérer le sommeil. 

Des chercheurs, Bernard Claverie et Hervé Le Guyader (6) ont récemment distingué trois grands axes d’augmentation des capacités du soldat :

Parmi les enjeux politiques de l’augmentation des capacités du soldat, certaines questions sont débattues par l’ensemble du monde civil : le continuum entre la réparation et l’augmentation, l’utilisation des travaux de la recherche médicale pour des personnes non malades, les nouvelles normativités pour les comportements, le consentement des personnes à l’augmentation… Sans oublier la difficulté de penser l’éthique d’un nouveau moyen technologique avant même que celui-ci ne soit mis sur le marché. C’est aussi l’objet des recherches en cours : les état-majors se penchent aujourd’hui sur une éthique militaire de l’augmentation des capacités humaines 

 

(1) DARPA  : Defense Advanced Research Projects Agency

(2) Intervention au cours du colloque Humain et numérique en interactions. CNRS, 31 janvier et 1er février 2019.

(3) Voir à ce sujet le livre de Marie-des-Neiges Ruffo. Itinéraire d’un robot tueur. Paris : Le Pommier, 2018. 17 euros. 

(4 et 6) http://www.st-cyr.terre.defense.gouv.fr/index.php/crec/Centre-de-recherche-des-ecoles-de-Saint-Cyr-Coetquidan/Actus-du-CREC/Journee-d-etudes-Regards-croises-sur-l-augmentation-des-performances-du-soldat

(5) Gérard de Boisboissel. Essai sur les nouveaux usages robotiques.  Autonomie et létalité en robotique militaire. Les cahiers de la Revue Défense Nationale. Décembre 2018. P. 54. https://fr.calameo.com/read/000558115a2727297e70a(5)

(6) Bernard Claverie, Hervé Le Guyader. Approches éthiques des néotechnologies d’augmentation de l’humain. https://www.openscience.fr/IMG/pdf/iste_ingecog18v2n1_1.pdf

 

Pour en savoir plus :

Gérard de Boisboissel. La lettre d’analyse du CREC. N° 13: La robotique militaire. https://www.st-cyr.terre.defense.gouv.fr/index.php/crec

Autonomie et létalité en robotique militaire. Les cahiers de la Revue Défense Nationale. Décembre 2018. https://fr.calameo.com/read/000558115a2727297e70a

Le soldat augmenté. Les besoins et les perspectives de l’augmentation des capacités du combattant. Les cahiers de la Revue Défense Nationale. 4ème trimestre 2017. https://fr.calameo.com/read/0005581159f5e895e1a2c

 

 

 

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