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Le transhumanisme, l’idée d'un siècle.

Une « idée qui traverse le siècle » :  Alexandre Moatti propose dans le livre  «Aux racines du transhumanisme : 1930-1980″, des clés pour remettre en perspective la pensée transhumaniste, une idée puissante, persistante et complexe. Telle qu’elle apparait dans ce siècle, exprimée par le biologiste Julian Huxley, l’idée est que l’« exploration de la nature humaine et de ses possibilités est à peine amorcée ». Ingénieur en chef des Mines et chercheur en histoire des sciences et des idées, A. Moatti reconstitue et analyse la généalogie du transhumanisme, défend hypothèse d’un “darwinisme culturel », une nouvelle métaphysique de la théorie de l’Evolution qui serait « un discours s’appuyant sur la science ( la théorie darwinienne de l’Evolution), un système d’idées à prétentions scientifiques mais qui a quitté le domaine de la science – d’où la qualificatif de culturel…. ». Dans une  rhétorique du sur-homme – qui reste indissociable de celle du sous-homme- , il démontre à quel point la pensée transhumaniste est, tout au long du siècle et au delà de certaines constantes, terre de contrastes et d’oppositions permanentes. On y trouve déjà, au début du siècle, cette argument circulaire d’augmenter les capacités humaines par les technologies, dans l’objectif de rester en mesure de contrôler ces technologies. 

La pensée transhumaniste creuse, sous la plume d’ A. Moatti, son filon académique.  Devant la difficulté de définir le courant de pensée transhumaniste, en raison de la multiplicité des sensibilités ainsi que des possibilités d’interprétations, plusieurs voies de recherche se présentent : la définition par les transhumanistes eux-mêmes de leur propre sensibilité (N. Bostrom, J. Hugues, R. Kurzweil, M. Roux…), l’interprétation philosophique (G. Hottois), les interprétations politiques (Revue Raisons Politiques 2019). Alexandre Moatti a choisi encore une autre voie, celle de la recherche en histoire des sciences et des idées.  L’auteur innove et met en lumière le cheminement de la pensée de l’amélioration des capacités humaines, depuis les années 1930 jusqu’aux années 1980. Il identifie de nouvelles filiations, en dehors de la voie de Condorcet jusqu’ici privilégiée par de nombreux chercheurs dans la foulée du philosophe transhumaniste Nick Bostrom, et en dehors de celle de la « chimère de la science triomphante de la fin du 19ème siècle », de ses déclinaisons scientistes et positivistes. 

L’histoire du transhumanisme, telle que racontée par Alexandre Moatti, débute dans les années 30. Deux principales raisons à cela : la technicisation des processus industriels et la diffusion de la théorie de l’évolution; accompagné d’une « prise de conscience anthropologique ». On croise dans cette grande fresque historique, des personnages aussi différents que « un biologiste conservateur et catholique en appelant à une élite biocrate (Carrel), un ingénieur polytechnicien progressiste (Coutrot) et un biologiste darwinien se projetant dans une religion de humanité (Huxley), un paléontologue jésuite théorisant une évolution « ultra humaine » vers le Dieu chrétien ( Teilhard) et un biologiste laïque vulgarisant les progrès de la génétique vers le « surhumain » (Rostand) ». « L’histoire des idées décrit parfois des boucles inattendues » : que veut dire l’auteur ? Que l’idée d’un humain plus fort, plus puissant, d’un humain modifié et amélioré n’est pas nouvelle, d’ailleurs « le terme transhumanisme lui-même a son histoire ». L’auteur remarque dès justement que le terme, présent dès 1937 dans la bouche de J. Coutrot,  est « par essence évolutif, son sens etant adapté à l’état des techniques à un instant donné… ». Par quelles boucles de l’histoire des idées est passée le transhumanisme ? Par de sombres lieux abritant des pensées eugénistes, racistes et antisémites…Sont décryptés les ressorts d’un rapport dévoyé à la science, par toute une série de personnages (celui de Jean Rostand « sans doute fort télégénique avec ses longs cheveux blancs et ses moustaches gauloises » n’a évidemment aucun lien avec l’actualité…), l’alterscience, l’instrumentalisation de la science et du terme «anthropotechnie », les écueils de la vulgarisation quand les repères se brouillent et se fondent, entre critique et exaltation. 

L’”exploration de la nature humaine », chère à J. Huxley, s’est mutée depuis le 20ème siècle en une périlleuse idée d’un “capital humain ».  Une “inhumanité transhumaniste” en puissance se révèlerait aujourd’hui comme une « forme de dégénérescence du darwinisme culturel ». L’auteur développe de vifs griefs vis à vis de certains aspects, et de certains auteurs, de la vie politique contemporaine. S’il évoque, en conclusion  de l’ouvrage, des “transhumanisme numérique », « transhumanisme génétique »  et “transhumanisme biologique », il se déclare néanmoins lucide à propos des risques de l’exercice, l’écueil de l’anachronisme et les possibilités d’usages du mot qui dépasseraient sa définition. 

 

 

 

 

Alexandre Moatti. Aux racines du transhumanisme. France 1930-1980. Paris : Odile Jacob. 2020.

https://www.nonfiction.fr/article-10280-transhumanisme-a-la-francaise.htm

 

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