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De l’individuation psycho-biologique à l’ère de la santé connectée ...

Que reste t-il de l’individuation psycho-biologique à l’ère de l’e-santé, à l’ère du corps humain connecté dans l’objectif de préserver sa santé ? Dans une démarche critique envers cette nouvelle figure de l’humain technicisé, le philosophe Jean-Michel Besnier s’interroge sur les nouvelles modalités de la genèse de l’individu, quand « la médecine connectée évoque un monde dans lequel les corps seraient privés de la séparation physique qui permettrait leur autonomie».

L’idée d’une individuation psycho-biologique évoque, à la suite de Gilbert Simondon (1), le déploiement d’une subjectivité qui serait indissociable des frontières physiques d’un corps. Or, poursuit J. M Besnier (2), «le patient numérique a perdu l’individuation psycho-biologique qui caractérise l’humain, au profit d’une interface avec les dispositifs techniques qui répondent à des programmes et des formats soustraits au hasard et au déphasage dont Simondon faisait le facteur essentiel de la transduction du vivant ». J. M. Besnier discute l’impossibilité de concilier la pensée d’une telle individuation et la pensée d’un corps devenu hybride, prolongé dans des capteurs, amplifié dans ses données, connecté à des intelligences artificielles, analysé par des algorithmes. L’autonomie physique des individus se diluerait alors aujourd’hui dans le corps technicisé, dans le vaste et croissant ensemble des technologies corporelles.

L’interrogation de J. M. Besnier, porte sur l’idée d’une séparation physique qui serait essentielle à l’autonomie des individus.  La plupart des technologies corporelles sont certes invasives et portent atteinte à l’autonomie physique.  D’autres pourtant ne sont pas invasives et n’occasionnent aucune atteinte à l’intégrité physique. Des technologies émergentes ne franchissent pas la barrière physique du corps et sont capables, elles aussi, de porter atteinte à l’individuation psycho-biologique des individus.  L‘individuation psycho-biologique se comprend alors au delà de toute intégrité -comprise comme le franchissement matériel de la barrière du corps par de nouvelles technologies. L’individuation psycho-biologique s’analyse dans une nouvelle théorie du corps redéployé dans des objets technologiques, sans considération spécifique pour le degré de matérialité de la technologie et de ses effets . 

La question de la barrière corporelle

Dans cette nouvelle acception du corps, ce dernier ne parait déjà plus constituer le rempart psycho-biologique de l’individu. Différentes technologies exercent leurs pouvoirs en s’affranchissant de la barrière corporelle, que celle ci-soit franchie ou non. C’est le cas quand des technologies d’imagerie médicale “rendent visible l’invisible” (4),  quand l’émergence d’implants cérébraux non invasifs permettent la circulation d’informations entre le cerveau et des ordinateurs, sous l’impulsion d’algorithmes, quand la recherche en électronique sur peau amène à se demander ce que ça change d’avoir un objet connecté sous la peau ou sur la peau et laisse entrevoir de futurs tatouages connectés ? Quand  l’individu devient vulnérable à des influences algorithmiques qui s’exerce sans limite aucune, s’avère incapable de faire obstacle à des tentatives volontaires de modification du comportement induites par l’usage des écrans.  Le corps dans sa dimension psycho-biologique est bien modifiable, actionnable même, sans atteinte à son intégrité matérielle. La question de l’intégrité corporelle, autrefois sous-tendue par l’idée que une fois la barrière corporelle franchie, l’autonomie de l’individu était menacé semble avoir vocation à s’élargir au fur et à mesure que de nouvelles technologies capables d’affronter l’individuation psycho-biologique gagnent du terrain. Le nouveau corps connecté, celui de l’e-santé,  ne se considère plus au prisme de la notion d’intégrité, dans sa dimension matérielle, dans sa dimension corporelle, celle du Code civil par exemple. L’idée d’une individuation psycho-biologique se comprend dans une nouvelle dimension, physique et au-delà.

 

1 – Gilbert Simondon. L’individu et sa genèse psycho-biologique (L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information). Paris : PUF, 1964. 

2 – Evaluation des objets connectés en santé. Les enjeux éthiques et philosophiques. In Santé connectée. Sous la direction de C. Lindenmeyer et M. P. d’Ortho. Paris : . 2020. 

3 – La formule est le titre d’une journée d’études organisée par l’Espace Ethique Ile de France, le 7 janvier 2021 et portant sur les nouveaux pouvoirs de l’imagerie médicale. 

 

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